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ONDES PRIMITIVES KADIMA COLLECTIVE (KCR 38)

—–par Franpi sur son blog Sun Ship

L’album Ondes Primitives est l’histoire d’une double rencontre. Une récente, qui concerne le contrebassiste Fred Marty et le label Israëlien Kadima Collective, qui oeuvre tant pour les musiques improvisées et la circulation de la musique. On sait le label Kadima avec la contrebasse à laquelle ils ont consacré leurs plus beaux écrins, que ce soit avec Joëlle Léandre seule ou en duo avec Barre Phillips dans l’un des plus bel exercice qui soit à deux contrebasses.

L’autre rencontre est plus ancienne, et tient de la fusion. C’est celle de Fred Marty et de sa contrebasse. On perçoit dans l’approche physique qu’il a fait sienne une force qui vient de l’enfance ; elle balaye les souvenirs et les émotions avec une force qui ne peut être que celle de l’intime.

Quand s’ouvre Ondes Primitives sur le bien nommé « Sur un fil », mais à fortiori sur le magnifique « Urgence à la Ferme » qui lui fait suite, on reconnaît chez Fred Marty plusieurs influences : celle de Léandre, bien sur, incontournable. Mais celle de Didier Petit surtout, tant l’approche est voisine.

Fred Marty, comme son collègue violoncelliste, donne à son instrument de la chair et du sang à la place du bois et des cordes. Il y a également la dimension physique du corps à corps, où l’archet est parfois remplacé par des batons ; où les cordes sont parfois délaissées au profit du bois, frappé à plate-main ou au contraire malaxé jusqu’au crissement.

A chacun des gestes de Marty, la contrebasse réagit à l’unisson, grince ou soupire, chuchote ou déclame, vibre ou s’étouffe. Il réagit d’ailleurs en osmose, dans la tension de son souffle. Enregistré très près de lui, Ondes Primitives capte tout autant l’atmosphère, le bourdon de l’instrument et le choc de la peau et des os sur le bois et les cordes que le son intrinsèque de la contrebasse. A plusieurs moment, et notamment sur le remarquable « Torsion », il nous semble être perché sur le tablier de l’instrument à regarder s’agiter l’archet sur la stridence des cordes et à constater son impact sur chaque atome du bois.

Tout au long de l’album Marty caresse ou malmène avec la même ardeur. Il se plonge dans tous les spectres sonores possibles comme on attise les braises d’un feu de cheminée. Ce n’est pas toujours ardent, mais ce n’est jamais complètement dormant. Dans « L’âme de fond », c’est l’archet qui crépite sur le bois qui évoque la possibilité d’un incendie. Mais il reste contenu à quelques charbons rougeoyant.

L’environnement a l’air paisible, mais le coeur est torride.

Le propos du contrebassiste est très introspectif. Il est le fruit d’une écoute et d’un désir, d’une immédiateté et d’une lente méditation. Il serait tentant de rapprocher Ondes Primitives d’une forme animiste et immanente, notamment pour le très nébuleux « The Shaman’s Voice », mais la pochette donne quelques autres indices, confirmé par le morceau-titre.

Pétri de Culture japonaise, Fred Marty a sur sa contrebasse le geste preste et réfléchi du calligraphe. Cette onde primitive, c’est celle de l’encre sur la papier qui gratte les alvéoles de cellulose ou qui les inonde d’encre.

Chacunes des ces eaux-fortes, qu’il visite avec sa contrebasse, est d’une dominante différente. Celle-ci est intimée par sa relation entière avec son instrument. C’est ce qui apparait avec clarté dans le « Two Is Better » final, comme une douce concorde. Fred Marty et sa contrebasse nous offre décidément un beau solo.

A deux.

—–par Joël PAGIER sur ImproJazz

Ce n’est certes un secret pour personne, depuis le temps qu’il œuvre pour l’instrument et ceux qui le pratiquent, mais JC Jones est un véritable fou de contrebasse ! Et ce malgré ses problèmes de santé, leurs conséquences sur son travail et les espoirs régulièrement suscités par l’émergence de nouveaux protocoles sur la place du marché médical. Ainsi, alors que les dernières nouvelles reçues nous laissaient craindre le pire quant à sa fameuse résistance morale, voilà que JC nous offre à nouveau la possibilité de découvrir un musicien passionnant épris d’instantané, de cordes vitales et de gravité !

Fred Marty s’inscrit donc dans le sillage lumineux des Mark Dresser, Joëlle Léandre, Tetsu Saitoh, Barre Phillips et autres confrères illustres publiés chez Kadima Collective avec le bonheur et le soin que l’on sait. De quoi donner le vertige à quiconque ne pourrait se targuer d’une démarche personnelle ou d’une approche originale ! Point d’inquiétude, cependant : le garçon ne démérite pas et maîtrise un vocabulaire et une syntaxe propres puisant dans un imaginaire si particulier que ses mondes sonores pourraient bien, un de ces jours, apparaître comme les prémisses d’une forme réellement neuve.

Entendons-nous ! Ce quadragénaire au passé musical éclectique ne révolutionne pas la contrebasse en elle-même. Sa virtuosité ne supplante ni Peter Kowald, ni Stanley Clarke et son jeu, strictement acoustique, le prive de facto de tout développement technologique. Pourtant, depuis janvier 2009 et « Empreintes irrégulières », projet d’improvisation libre portant sur l’éphémère et la rémanence d’une sensibilité intrinsèque, Fred Marty a su imposer l’évidence d’une identité sonore immédiatement reconnaissable et la certitude d’une authenticité artistique dont la singularité transparaît notablement dans ces « Ondes primitives » gravées en solitaire pour le label de JC Jones.

A l’instar du contrebassiste résidant à Jérusalem, notre homme instaure d’abord une relation organique à son instrument. Les chuchotis, labiales et chuintements issus de ses lèvres ou de ses doigts se mêlent aux frôlements, grincements et sifflements de l’archet sur les cordes et le bois. Binôme soudé en une troublante gémellité, l’artiste et l’objet ne font qu’un pour exprimer le monde tel qu’ils le perçoivent à chaque seconde, dans sa douceur et sa violence, sa beauté ou la terreur qu’il inspire. Plus encore que de sons ou, a fortiori, de notes, c’est de sensations qu’il est ici question, de la réponse immédiate du corps au message qu’il vient lui-même d’émettre, puis de la réaction en chaîne qui s’ensuit, amorçant, dans une forme d’inconscience exacerbée, le tracé d’une ligne esthétique fondée sur la résurgence de son propre écho. Fred Marty évolue donc à des lieues de l’illustration, voire de la figuration. La musique, chez lui, n’est autre que l’expression instantanée d’une forme de vie sensible en constant bouleversement et qui nécessite, par conséquent, la totale disponibilité du musicien. Sans doute est-ce d’ailleurs cette réceptivité qui nous saisit d’abord à l’écoute de l’album. Une réelle sérénité se dégage de ce perpétuel mouvement de stimulations et de répercussions, due en grande partie à l’aisance avec laquelle l’artiste poursuit cet éternel dialogue avec lui-même… Et les flèches tirées dans les aigus succèdent au choc du poing sur la table, la résonance amplifiée du coup porté induit la course grinçante du crin sur l’acier, la corde heurte la touche en un crépitement soudain que vient soutenir le vrombissement des graves, la réverbération d’un motif isolé exige l’intervention d’un glissando approprié… Rien n’est ici que conséquence inévitable de ce qui fut et, par là-même, profusion annonciatrice de ce qui sera si, du moins, le démiurge présidant au destin de ce cycle immuable ne décide pas de mettre un terme arbitraire à la constante perpétration de sa propre régénération.

Nous n’avons pas parlé ici des diverses techniques sans doute employées par le contrebassiste, des objets insérés entre les cordes, des baguettes frappant la caisse ou cliquetant à l’intérieur des ouïes, de l’exploration intégrale de l’instrument… Tout cela n’appartient pas en propre à Fred Marty. Ce qui, par contre, nous intéresse au plus haut point réside dans cette extrapolation poétique des vibrations perçues et aussitôt réinjectées dans la matière sonore. Cela participe en plein de cette identité formelle à laquelle le contrebassiste est actuellement en train de donner naissance. Et c’est probablement ce qui a séduit Fred Blondy lorsqu’il l’a invité à rejoindre l’ONCEIM, ce grand ensemble d’improvisation dont il a pris la responsabilité ! Cela et bien d’autres qualités encore dont celle, non négligeable, d’une parfaite disponibilité d’écoute… Comme quoi la moindre des choses peut également devenir la perle rare !

Joël PAGIER

—–par Stef sur « The Free jazz Collective »

Fred Marty is a French bass-player who produced his own solo CD on the Kadima label from Israel, known for its dedication to adventurous bass-playing.

Of all the albums reviewed in this list, Marty’s effort is possibly the most intimate and physical one, like a Kowald or Léandre, his interaction is one of unrestrained contact, exploring the instrument’s body and strings as in love-making, making it groan and sing and soar and moan, it is less about the overall sound than it is about the actual material touch, which is rooted deeply in old soil, which resonates better with tribal rhythms and incantations that go beyond music, as in « The Shaman’s Voice », and Marty is at his best on pieces like « Torsion », where the instrument screams as if under bodily stress, you hear the creaking of the tuning pegs, the suffering of the strings, and you wonder how he manages to bring this instrument to life, this golem of sound, which creates a reaction of empathy with the listener, it is not the sound you care about, not the artist you care about, but the instrument itself. You actually deeply care about it. That physical!

Yet it is not all violence, it is, as said, also love-making, like on « A Côté du Sol », a bowed piece on various strings, with moaning, yearning, almost drone-like sounds which at the same time sound dark yet also shimmer with delight. Marty keeps exploring, with cautious plucked sounds, with space and sticks and other utensils, deeper and deeper into the possibilities of this instrument of wood and strings.

An album worth loooking for, and one that will not only be enjoyed by bass-players.

—–par Eval Hareuveni sur ALL ABOUT JAZZ

The debut album of French double bassist Fred Marty summarizes his musical experience and exploration through an entire spectrum, from classical interpretation to collaborative free improvisation. Marty employs the bass as an organic extension of his body, searching for an array of extended techniques that expand the instrument’s timbral range.

Each of nine pieces focuses on a distinct sonic property and acoustic palette, developing ideas in an intimate and usually patient manner, like a researcher who methodically studies aspects of the bull fiddle. He creates with the bow and other objects like drumsticks and chopsticks. A series of percussive strikes on the strings suggest weird and surprisingly resonant qualities. A profound understanding of the deep-toned timbral range of the double bass is highlighted in the tribal, hypnotic « The Shaman’s Voice » and the enigmatic texture of « L’âme de Fond. »

Marty alternates between different bow techniques. On the intense, dense texture of « Torsion » he suggests almost human moans and growls. But on the quiet and minimalist title piece he sketches overtones that brings to mind almost human hums and whispers. Only on « À Côté du Sol » and « Wet and Sing » Marty structures arresting narratives that expand the experimental sonic searches.

A demanding, yet highly original exploration of the qualities of the double bass.

Track Listing: Sur Un Fil; Urgence à la ferme; The Shaman’s Voice; Torsion; Onde Primitive; À côté du sol; L’âme de fond; Wet and sing; Two is better.

—- par Guy Sitruk sur Jazz à Paris

C’est toujours un exercice délicat que de réaliser un disque solo de contrebasse, même si c’est une aventure qui a déjà été tentée.

Il faut, en effet, avoir vraiment des choses à extraire d’un seul outil et d’un seul cœur pour séduire, combler peut-être, nos oreilles devenues terriblement exigeantes.

Il s’agit là, en effet, d’une réalisation qui n’a rien d’anecdotique. C’est  une forme de point d’orgue dans l’itinéraire musical de cet aventurier des musiques improvisées, une sorte de somme. Examiner ce qu’il a fait de mieux, retravailler encore et encore l’instrument, pour distiller de nouveaux alcools d’un mix entre bois et âme.

Dès les premières pièces, une évidence s’impose : un seul instrument, mais joué d’une manière quasi orchestrale, au point de s’interroger sur la présence d’un tiers, ou sur un possible ré-enregistrement (« Urgence à la ferme », par ex.). Mais non, là tout est « bio » : pas de tiers, pas d’électronique, pas de re-recording; un pur trait virginal.

Une deuxième surprise : chaque pièce a sa personnalité propre, son champ spécifique : des frottements sur les bois, des claques, des cordes pincées pour « Wet and sing » (oui, petit jeu de mots); des jeux sur les timbres pour créer une rythmiquie inattendue (« The shaman’s voice »), et une … mélodie, au sens de la mélodie de timbres rêvée au début du siècle précédent; des grincements aux résonnances multiples dans « Torsion »; un « bourdon » tissé dans une matière sonore complexe pour « A côté du sol », et pour finir le disque, une cavalcade de notes pincées pour « Two is better ».

La pièce titre, « Onde primitive » est un condensé de sensibilité, à l’ambiance sombre et étrange, peut-être le moment le plus intense du CD.

Un très beau moment musical. Un pari réussi.C’est un disque auto-produit par Fred Marty et édité par Kadima Collective Recordings (#38)


MARSA FOUTY Concerts

—-par Franpi sur son blog Sun ship

Voilà quelque temps que nous évoquons en ces pages le travail remarquable de Jean-Marc Foussat, tant pour ses remarquables enregistrements et ses archives qu’il ouvre au compte goutte pour le bonheur de tous (on pense notamment à ça ou ça, mais aussi à quelques galettes à venir…) sur son label Fou Records que pour son implication dans la musique improvisée actuelle, en témoigne le récent album CUIR avec la bande de Jean-Brice Godet.

Jean-Marc Foussat est un ingénieur du son hors-pair, c’est chose entendue, mais il se double d’un musicien sensible derrière ses machines : des synthétiseurs vintage, des micros… Ou tout simplement comme ici un dispositif électro-acoustique qui permet de malaxer les sons, d’en créer d’outre terre ou de sensiblement modifier les timbres de ses comparses. C’est tout l’enjeu de sa rencontre avec le contrebassiste Fred Marty dont nous avions tant aimé les Ondes Primitives…

Le bois et l’électricité, les boyaux des cordes et les fils des microphone, tout pourrait on dire à l’état naturel, brut, et pas seulement de décoffrage. Voilà l’environnement dans lequel nous convie le duo MarsaFouty, non choisi pour mieux souligner l’intrication des deux musiciens et leur unité pour courir vers l’inconnu.

Concerts porte évidemment bien son nom. Pas la peine d’explications, celles de l’ami Guy Sitruk dans les notes de pochette suffisent à elles-mêmes. Les deux longues plages d’une demi-heure chacune constituent deux lieux, deux concerts, deux rencontres qui font suite à une première discussion né dans les Jazz@Home de Bertrand Gastaut.

Les titres sont des adresses. Des lieux, des atmosphères, des instants.

Dans cette musique qui vous balance dans l’imaginaire à peine a-t-elle commencée, ce sont des données importantes, qui nous relient à une réalité ; celle-ci est lointaine : un chien qui aboie, un souffle, une porte qui grince et claque et devient rythme… A moins que ce ne soit les baguettes de Marty qui donnent ce son si particulier à sa contrebasse.

L’avenir, c’est à dire le son à venir,nous le dira

Il y a une écoute mutuelle, c’est l’évidence, entre les deux musiciens. Elle est exacerbée, mimétique, sur le constant qui-vive. Mais il y a aussi une gourmandise des sons. De se laisser traverser par eux, de leur donner un souffle de vie et de les regarder évoluer dans l’espace du concert pour se donner d’autres allures et se confondre.

Passez cet instant, perdez tous repères.

Ce n’est pas seulement une injonction, c’est une absolue nécessité. L’enregistrement est d’une telle profondeur qu’il faut s’y jeter tout entier, les yeux fermés et se laisser balloter par ce cinéma pour les oreilles. On y croise des abysses de grésillements et des cordes qui sifflent, des voix étouffées comme dans un rêve et du bois qui sonne comme des torrents en furie.

Parfois, on croit reconnaître quelques thèmes dans la magie d’un archet, mais ceux-ci se délitent comme dans une flaque d’acide. Il y a un malin plaisir à se laisser envelopper par le son, à laisser les images mentales nous envahir par l’oreille comme s’il s’agissait d’un psychotrope quelconque.

Dans cette atmosphère ultra-scénarisée, rien ne parait factice. Le monde créé par les deux musicien vit sa vie propre, entre chaos et concorde. Dans « 99 rue du ruisseau », il est touffu, inquiétant, sombre. Dans « Tiasci », il est plus chaleureux et est traversé par des lumières aveuglantes. Dans les deux cas, on ressort lessivé et heureux d’une telle confrontation.

Une expérience indispensable…

—–par Jean-Michel Van Schouwburg sur Orynx voice  25/07/2015

Preneur de son patenté « free improvised music » radicale depuis des décennies, Jean –Marc Foussat a lancé récemment son propre label , FOU Records, pour publier des concerts qu’il  a enregistrés et aussi sa propre musique. Avec les deux cds Live au Dunois (George Lewis -Derek Bailey – Evan Parker – Joëlle Léandre), aux Instants Chavirés (Annick Nozati – Daunik Lazro – Peter Kowald) et l’album Quod (Joe McPhee – Sylvain Guérineau – Jean-Marc Foussat), FOU Records a frappé fort. Je me suis laissé dire que d’autres surprises sont au programme dont un double Willem Breuker Kollektief du meilleur crû en concert. Mais on aurait tort de prendre le reste de la production de FOU Records sous la jambe. Je viens de chroniquer l’excellent cd « Cuir », un projet remarquable avec les deux trompettes de Nicolas Souchal et Jérôme Fouquet, les clarinettes de Jean-Brice Godet , la contrebasse de Yoram Rosilio et le piano de John Cuny d’une fraîcheur étonnante qui stimule l’attention de bout en bout.  J’avais apprécié le duo de Foussat avec le percussionniste Ramon Lopez, Ça barbare, là !, mais j’ai vraiment aimé ce nouveau duo avec Fred Marty. Le contrebassiste est solide et sait comment s’intégrer dans l’esthétique d’autrui même si on peut dire que les deux protagonistes ne sont pas tout à fait de la même planète. C’est bien cela qui fait le sel de l’improvisation dite libre. Jean-Marc Foussat a travaillé comme preneur du son en améliorant son art au fil des ans et son tableau de chasse est assez impressionnant. Joëlle Léandre, bien sûr, une série d’enregistrements historiques d’Evan Parker avec Paul Lytton et Paul Lovens (Pisa 80 Improvisors Symposium, Incus et The Fetch , Po Torch) , le trio Schlippenbach à Pise (Detto Fra di Noi, Po Torch), Aïda, le génial solo acoustique de Derek Bailey (Incus), le disque le plus radical de la Company de Derek Bailey, Epiphany, Epiphanies `/ Incus. On s’attendait avec une telle fréquentation, que l’art  électro-acoustique de Jean-Marc Foussat se rapprocherait des démarches classieuses et très complexes de Furt, le processing de Lawrence Casserley (avec qui Evan Parker travaille régulièrement) ou le très ludique synthé vintage  de Thomas Lehn. Ou encore les microcontacts hyper sensibles des objets d’Hugh Davies. Que nenni. Mais il n’y a pas que Parker, Bailey et cie comme éclaireurs dans cette musique. Un autre enregistrement culte est révélateur : Catalogue Antwerpen Live, le groupe de Jac Berrocal, avec Gilbert Artman et Jean- François Pauvros à Anvers en 1979, édité par Spalax en 2008. J’y étais, c’était le festival Free-Music du WIM avec une affiche à vous donner le tournis (dont Lacy, Sommer-Gumpert, Irene etMaggie, Phil W et Fred VH). Ces zombies tranchaient dans le programme. C’est plutôt chez Catalogue, Pauvros et cie, qu’il faille trouver une filiation. Bruitisme, un côté brut de décoffrage, fréquences saturées, noise et drone, vibrations mystérieuses, boucles folles, voix hantée… plutôt post-rock expérimental si on veut définir dans un jargon médiatique. Mais est-ce définissable ? Un NoMan’s Land qui tient « ensemble » par l’intuition du contrebassiste Fred Marty, impassible sur le sommet du chevalet ou lyrique par la diffraction des harmoniques qui se tordent sous la pression habile de l’archet. Son art ajoute ce qu’il faut de mystère pour rendre celui de Foussat pertinent et réellement craignos. Ils construisent un monde dans la réalité  secrète des grandes villes, entre entrepôts désaffectés et parkings de semi-remorques sous la lueur blafarde des néons d’une autre temps, jaune surréel se réfléchissant sur les pavés glissants d’une voie abandonnée. Oubliez la notion de chef d’œuvre. Deux sets de concerts. C’est du vrai, du vécu, de l’émotion noire. Ils ne s’agitent pas, mais sont bien campés sur leur territoire, accroché au temps qui se déroule dans l’instant. Je cite J-M Foussat : Nous avons une association où la musique se fait toute seule sans que nous ayons besoin de faire quoi que ce soit de spécial ». Plutôt que de se passer de croissants et de desserts pendant quatre mois pour se procurer la boîte vinyle de Merzbow, achetez un ticket de métro pour aller écouter MarsaFouty en banlieue.

Ce n’est peut être pas un « cédé de référence », Choc, Emoi, Etoiles etc … mais cela donne bien l’envie de ne pas rater leur prochain concert. Le vivant, il n’y a que ça qui compte.


MARSA FOUTY « Ailes sans tête »

—-par Guy Sitruk sur Jazz à Paris  17/11/2015

Un « disque » de Jean-Marc Foussat et Fred Marty, en fait une publication en ligne, sur Bandcamp

Un nom « Marsa Fouty » en forme de manifeste : il s’agit d’entrecroiser les musiques, comme on entrecroise les noms.

Déjà, à l’occasion d' »Ondes Primitives » , Fred Marty avait distillé bien des essences, compacté des agrégats surprenants, tissé de trames inédites sur sa basse.

Là, avec un Jean-Marc Foussat inventif au possible, sur la crête de l’instant, enchâssant la basse, nous sommes ballottés d’un univers électronique au lyrisme de certains chants. De cris, de mélopées quasi orientales, de jaillissements de lave à des pulsations répétitives très sombres. Les frontières entre lutherie classiques et complexité électronique sont mouvantes, instables, confuses. Des couleurs indécises, des télescopages d’images, des pincements de coeur imprévisibles : on lâche toute amarre. Seule compte la pleinitude de l’âme.

Ainsi pour cette première pièce « Le problème de l’oignon ». Près de vingt six minutes de voyage onirique. La pièce essentielle de ce bel enregistrement.

Trois autres pistes : « Granit immobile », « Un petit semblant de plein » et « Hauteur de troubles ».

Une mention spéciale pour ce « petit semblant ». Il laisse une large place à un poème de Mahmoud Darwich : Sabra*

C’est une plage sombre, évocatrice de nuit de terreur, d’horreurs, de désespérance. Puis une séquence à l’archet, en forme de recueillement. Un autre moment fort de cet enregistrement.

Et ce beau titre d’album, ces « Ailes sans tête » qui font penser à cet oiseau perdu, guidé par le seul instant, par l’instinct seul.

Une très belle errance musicale.

On peut écouter cet enregistrement sur Bandcamp, gratuitement, et si ça vous émeut,on peut l’acheter en version haute qualité, pour seulement 5€.


Fred Marty & Ugo Boscain – Estasi

—-par Franpi sur son blog Sun ship

Plonger dans les basses.

Chercher un monde souterrain comme d’autres vont en quêtes de continents perdus, mythiques, sans autre fondement qu’imaginaires… La chose n’est pas nouvelle chez les improvisateurs. On se souvient du Retour du Coelacanthe, qui sondait les fonds marins, en bathyscaphe de poche. Le duo est ici le même attelage, clarinette et contrebasse.

Enfin presque, nous le verrons.

On a également en tête les traversées des cavités en solitaire d’un contrebassiste comme Benjamin Duboc, ou bien sur de Joëlle Léandre dans une version plus rocailleuse, géologique pour le moins. C’est aussi le cas avec Fred Marty, toujours à la contrebasse, comme on a pu le voir avec des Ondes Primitives ou plus récemment dans son duo avec Jean-Marc Foussat, Marsafouty. Sa quête est plus spectrale ; son usage de bâtons ou d’objets suffisant à assécher les cordes le rend plus sensible aux stridences, aux claquements, au fracas. On aime ce musicien pour celà.

C’est ce qui rend sa rencontre avec le clarinettiste italien Ugo Boscain des plus passionnante ; les deux hommes se connaissent, c’est la même bande qui a régénéré une certaine scène Free, avec Itaru Oki ou Claude Parle.

Estasi est court, mais c’est une estocade. Le choc express qui ne fait pas s’affronter les deux musiciens, mais les fait au contraire s’allier contre les sons qui enflent et ronflent, contre les crissements soudains dont on ne sait pas s’ils proviennent des tampons des tuyaux ou des paumes grinçantes du contrebassiste sur le bois vernis de sa contrebasse. Il ne faut pas croire pour autant qu’il n’y a pas de tension entre eux. Elle est omniprésente, mais créatrice, libératrice.

Elle étaye plus un propos collectif qu’une confrontation. Chaque parcelle d’instrument est musicale, tendue vers un même point, celui de l’échange collectif.

Ainsi, dans « Materia Oscura », le silence est zébré de ronflements qui pourraient être de toutes origine… Délicieux mélange de sons manipulés pour nous emporter dans des dimensions où rien n’est stable mais tout est gigantesque. Il faut dire qu’Ugo Boscain a choisi la clarinette contrebasse pour se mesurer aux cordes de Marty. Et ça fait toute la différence. En tout cas tout le sel de cet échange.

On pense que cet instrument n’est pas souple, mais il faut entendre ce que Boscain en fait ; il l’emmène jusqu’à l’aigu ou le souffle est profond, il grogne comme une machine à vapeur lorsque Marty joue sur la tension des cordes et emplit le silence de son archet sur « La nascita del grido » en fin d’album…

Boscain ne m’étais pas très connu avant de le trouver dans ce disque, il a pourtant un CV ahurissant. Professeur à Polytechnique, il a joué avec Giovanni Maier de l’Instabile Orchestra et Steve Lacy, et on le retrouve également dans l’orchestre géant d’Anthony Braxton, le Sonic Genome… C’est un musicien attentif, généreux, qui utilise son instrument pour permettre à Marty d’avoir de la matière à sculpter… On est pris tout de suite par l’intensité de leur conversation.

Le duo de contrebasses à cordes et à anche est intense, on en sort essoré mais ravi. Enregistré dans l’église de Gauriac en Gironde, elle bénéficie en plus de la sonorité du lieu, joue là aussi avec les espaces et les pierres, trouve une concorde dans les hauts-plafonds.

Un échappatoire idéal dans ces temps lourds, où nous avons tant besoin d’évasion.

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